Dimanche 3 juillet 2011 7 03 /07 /Juil /2011 02:25

A compter de la mi-juin, les plages de Guyane deviennent le théâtre d'un spectacle naturel unique : l'émergence des jeunes tortues marines qui, à peine sorties de l'oeuf, rament vigoureusement dans le sable pour rejoindre l'océan. Successivement, les trois espèces qui fréquentent les côtes guyanaises se donnent le tour : Tortues Luth, puis Tortues Vertes et Tortues Olivâtres (toutes menacées et protégées). Il faut savoir que la Guyane est un "hot spot" pour la reproduction des tortues de mer : Awala Yalimapo, à la frontière "Nord" du département (les Guyanais disent "à l'ouest") est même le premier site au monde pour la ponte des Tortues Luth.

 

La saison des tortues

 

Ce soir, nous venons d'assister à notre première "émergence". Comme souvent en fin d'après-midi, nous sommes allés nous détendre et nous baigner sur la grande plage de Rémire-Montjoly, le long des "Salines" (site remarquable sur lequel je reviendrai dans un autre article : en attendant vous pouvez consulter l'album photo). En cette saison, le haut de plage est criblé de nids de tortues (la ponte débute mi-avril, avec un pic en juin), reconnaissables au sable abondamment brassé et aux larges empreintes bilobées laissées par les mères venues pondre à marée haute (généralement de nuit). Or, en arrivant, nous avons tout de suite remarqué l'impressionnant foisonnement de minuscules empreintes, en tous sens et sur toute la longueur du front de mer !

 

Visiblement, les petites tortues ont commencé à pointer le bout de leur nez en grand nombre sur toute la plage ! Il faut compter 2 mois d'incubation des oeufs enfouis dans le sable chaud (minimum 26°C, sinon les oeufs ne se développent pas) avant l'éclosion. Et comme pour les crocodiliens, c'est la température qui détermine le sexe ratio des juvéniles : entre 26 et 30°C, ce sera moitié mâles, moitié femelles ; et au dessus de 30°C, uniquement des femelles. La période de ponte a donc un impact important sur la population à naître : une ponte mi-avril (saison des pluies) génèrera mâles et femelles, tandis qu'une ponte à la mi-juin produira majoritairement des femelles (car on arrive sur la saison sèche, sensiblement plus chaude)...

 

Nous décidons donc d'attendre la nuit, sachant que les jeunes tortues émergent à partir de la tombée du jour, afin d'éviter la brûlure du soleil équatorial. Ca tombe bien, nous avons justement un petit appareil photo avec nous. Mais pas nos lampes, par contre (des torches occultées par un adhésif translucide de couleur rouge, spécialement équipées pour ne pas éblouir les tortues) : cela compliquera les prises de vue, car il est préférable d'éviter le recours au flash... Les petites tortues s'orientent grâce à la luminosité relative qui se dégage de nuit sur la mer. En clair, elles se dirigent vers le point le plus brillant. Ainsi, toute lumière parasite peut les désorienter. Il faudra donc profiter au maximum de la lumière déclinante pour les photographier...

 

Laisser faire la nature

 

Tout à coup, un attroupement se forme un peu plus loin. Nous nous pressons dans cette direction et constatons avec joie que des petites silhouettes bleues s'agitent fébrilement au sol : nos premières tortues Luth, à peine écloses, grouillent sur le sable. Le soleil se couche, il est temps d'immortaliser la scène avec un maximum de clichés. Et veiller à ce que les enfants présents parmi les spectateurs ne confondent pas les bébés tortues avec des jouets qu'on manipule ou des peluches qu'on caresse des doigts ! Il ne faut pas toucher les tortues, sauf en cas de péril vital certain : si une tortue a manifestement pris le chemin du haut de plage au lieu de descendre vers l'océan, par exemple, car elle risque de périr d'épuisement et de déshydratation... Dans ce cas, il est envisageable de délicatement la remettre dans la bonne direction, puis se garder au maximum d'intervenir.

 

En aucun cas il ne faut attraper une jeune tortue à la sortie du nid et la mettre directement à l'eau : le jeune reptile a doublement besoin de gagner l'océan par lui-même, en rampant avec ses nageoires sur la plage. Premièrement, c'est à cette condition qu'il fortifie ses membres et tonifie son organisme, qualités garantes d'une capacité de natation suffisante pour éviter la noyade (la tortue doit être capable de remonter respirer en surface, car ce n'est pas un poisson !). Deuxièmement, la jeune femelle doit mémoriser les paramètres de sa plage de naissance afin de pouvoir la retrouver à l'avenir, quand viendra pour elle le jour d'y pondre à son tour...

 

Des instants magiques

 

Quel spectacle fascinant ! Même Bébé est enthousiaste et les regarde évoluer avec excitation... Les petites tortues, 6-7 centimètres de long et d'un bleu profond comme leurs aînées, émergent vigoureusement d'un trou unique et s'égaient en pagaille sur le sable : la première "née" est sortie par cet orifice et ses congénères ont suivi le même chemin... Rapidement, un convoi se met en marche vers l'océan salvateur. Pour l'atteindre, les jeunes Luth "nagent" sur la plage, battant puissamment des nageoires, en cadence : un ample mouvement de brasse des deux nageoires antérieures, puis un coup de rame des deux postérieures, étirées au maximum vers l'arrière. Au fur et à mesure de leur progression, le mouvement s'accélère. Puis les jeunes tortues déboulent sur l'étendue dure et plate laissée par la marée. Et le rythme s'accroît encore !

 

Enfin, la vaguelette est sous elles. Les voilà emportées par le flot, avec le reflux, puis ramenées en vrac par la houle. Elles doivent lutter contre le ressac pour gagner définitivement la mer, sans s'échouer en arrière avec la prochaine vague. Quelques aller-retours suffisent à assurer leur départ. Passée cette première épreuve décisive, il leur faudra ensuite survivre aux prédateurs, aux sacs en polyéthylène qui miment des méduses (beaucoup de tortues marines meurent après avoir ingéré des plastiques) et aux filets de pêche des Hommes (incapables de nager à reculons, elles se noient).

 

Menacée et protégée

 

La Tortue Luth est la dernière représentante d'une famille aujourd'hui disparue, celle des tortues cuirassées : contrairement à ses contemporaines, elle n'est pas dotée d'une carapace formée d'écailles, mais d'une carène hydrodynamique recouverte d'une peau épaissie comme du cuir. Tous les autres représentants de ce type (= clade) se sont étients depuis l'ère tertiaire (il y a 6 millions d'années) : la tortue Luth est en quelque sorte un "fossile vivant". C'est aussi la plus grande tortue au monde, avec 450 kilos de poids vif et 1,70 mètres de long en moyenne à l'âge adulte. Elle est capable de plonger jusqu'à 1300 mètres de profondeur et de tenir en apnée pendant plus de 80 minutes... 

 

La tortue Luth peut vivre une cinquantaine d'années et atteint sa maturité sexuelle entre 6 et 12 ans. Elle aura donc une dizaine d'année quand elle reviendra pondre, pour la première fois, sur la plage qui l'a vue naître. Mais seule une sur mille parviendra à donner la vie à son tour, soit au mieux une petite tortue par nid (une tortue peut pondre environ 1000 oeufs sur une année, répartis en 5 à 10 séances) : c'est très peu...

 

Selon les estimations des scientifiques, il ne resterait que 100 000 tortues Luth à travers le monde...

 

Pour en savoir plus :

 

 Page dédiée sur le site de l'association Kwata.

 Album photos consacré à la ponte des tortues Luth (adultes).

♦ Album photos consacré à l'émergence des tortues Luth (juvéniles)

Par B.G. - Publié dans : Faune et flore en Guyane
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